1 – " Autunna et sa rose " est un nom très
intriguant pour un groupe.
* Qu’est-ce qui a
motivé ce choix ?
* Quelle est la
genèse inhérente à ce nom ?
Le
projet Autunna et sa Rose naquit en 1994 d'après notre idée,
la mienne et celle de Daria, de créer quelque chose de
réellement différent de tout ce qui était en circulation
dans cette période. La contradiction qui évidemment se cache
sous ce nom (l’automne et la rose paraîtraient en effet deux
choses n’ayant rien en commun...) est en réalité motivée par
l’histoire même, car c’est juste la contradiction qui a été
la clef de voûte de toutes les grandes découvertes de la
science et aussi de l’art. Peut-elle une rose naître et
croître pendant la " saison des morts "? La
réponse est " oui ": j’ai eu l’expérience de
cultiver des roses jaunes dans mon jardin, et j’ai vu
s’épanouir quelqu’une de ces radieuses fleurs en
novembre...
En tout cas, le nom A&SR avait aussi une différente
genèse:
notre premier CD Sous la robe bleue contenait en
effet le morceau Il cammino di Autunna, qui narrait
d’une jeune fille, vêtue d’une longue robe rouge qui vaguait
dans la campagne automnale à la recherche désespérée de
l’amour qui devait englober en soi le désir de la chaleur
paternel et aussi celui d’un équilibre avec la nature; à la
fin Autunna se détrempe dans le soleil, qui symbolise l’un
et l’autre de ses désirs, en se jetant dans les vagues
marines à la manière de Virginia Woolf. Son sacrifice
d’amour se réalise dans une véritable fusion et pourtant
dans une transfiguration au coucher du soleil, avec lequel
enfin elle se dissout en se transformant en une rose rouge.
2 – Pouvez-vous nous expliquer quel est le concept
artistique, idéel développé dans " Autunna et sa
rose " ?
Je crois
que tout est né de la forte et terrible peur qui nous
contraint tous les jours à crier notre insupprimable désir
de Vie et Amour (celui d’Autunna en effet...): tout prend
forme achevée après avoir pris pleine conscience de la
si-appelée " distance entre l’être et le
paraître ", que nous avons essayé de présenter comme
une des plaies les plus malodorantes de notre temps. Dans ce
monde de " hommes parfaits " où les émotions sont
souvent cachées pour se réfugier misérablement dans les
mécanismes sales de la recherche incontestée de l’apparence,
nous respirons sous notre peau la nécessité de retrouver une
dimension où les émotions soient enfin présentes et
ardentes, vivantes et même puissantes. Oui, c’est vrai, cet
effort pourrait être aussi dangereux, parce que bien sûr on
risque même d’éprouver de fortes afflictions de l’âme, mais
nous sommes d’ailleurs déterminés à croire qu’en
effet,
l’absence d’émotions, après une vie vide et aplatie, peut
aussi emmener à la folie (c’est-à-dire la situation
exactement opposée...). C’est pourquoi notre disposition
stylistique et d’âme nous conduit vers le romantisme,
c’est-à-dire à la recherche spirituelle de la période de
l’explosion des émotions vigoureuses, des passions fortes et
vibrantes, en opérant l’effort de mieux exprimer tout ce qui
fait brûler nos cœurs. Le moyen le plus indiqué pour une
expression qui peut être réellement exhaustive et
satisfaisante est le théâtre, que nous jugeons comme la
véritable summa de tous les arts, c’est-à-dire la
synthèse de toutes les formes artistiques, l’effective
Gesamtkunstwerk (l’œuvre d’art
total).
---------------------------Né
l’être…
éternel-----------------
3 – Votre musique pourrait être assimilée à du
néoclassique expérimental et original, avec comme dans
" Né l’être… éternel " un écho nostalgique de
certains compositeurs – comme Mahler, Wagner, voire Smetana –
avec des tableaux descriptifs et une approche symphonique de
la composition.
*
Quels étaient
les effets, les couleurs musicales recherchées sur cet
album ?
*
Comment avez-vous envisagé et travaillé la structure
des morceaux ?
*
Y a-t-il eu une part laissée à
l’improvisation ?
-
Il faut
d’abord rappeler que Né l’être… éternel a été
conçu, depuis sa première forme embryonnaire comme un
travail plus complet, qui est devenu enfin une œuvre
théâtrale dont le scénario a été bâti sur le squelette
constitué par les quatre contes: en effet, la musique même
est née et a été composée suivant l’inspiration directe des
narrations. C’est pour cela qu’on a recherché certains
effets dans les compositions, par exemple, celui de
l’ " orchestre bruissant " de La pioggia
infinita, car l’histoire des personnages devait rappeler
des sensations " grises ". En tout cas, les échos
des symphonies de la Nature de Mahler sont justement
présents, à cause des thèmes de notre œuvre, donc même les
effets chromatiques et d’harmonie de la symphonie, selon une
idée d'unité qui se fonde sur le style musical de la
dernière période du romantisme.
En effet, on peut considérer la structure des compositions
assez rigide, certainement parce qu’elles possèdent des
partitions exactes que les musiciens collaborateurs mêmes
ont dû respecter; cependant, on peut aussi trouver à
l’intérieur des compositions même quelques parties laissées
à l’improvisation, par exemple au début de Temps
fumé, où le piano et le violoncelle – mais surtout le
second instrument - jouent en suivant des lignes pas
nécessairement définies, sinon d'après certaines idées
sonores engendrées avec l’intention de suggérer des effets
particuliers (par exemple, le son du train, le souffle du
vent, etc.).
4 – Dans " Né l’être… éternel ", les chœurs –
me semble-t-il – sont traités selon un mode plus baroque,
moins romantique - un peu comme dans les polyphonies aussi –
et c’est des éléments qui participent à l‘originalité de
l’album.
*
Comment vous est venue l’idée
d’intégrer des chœurs ? *
Pour quels effets ? et
apparaissent-ils à des moments cruciaux de l’album ?
* Francesca Nicoli
a participé aux chœurs de cet album. Comment s’est déroulée
cette collaboration ? Quels sont vos rapports avec
Ataraxia ?
Après
avoir conclu la lecture de cette question, je crois avoir
compris votre référence, c’est-à-dire le trio vocal dans le
finale de La coltre dell’ombra: il s’agit donc d’un
morceau pour trois voix – soprano (Daria), contralto
(Francesca) et baryton (moi). Certainement ce morceau
présente des caractéristiques particulières, je suis très
heureux de votre considération, mais je n’ai pas pensé d’une
façon baroque pendant sa composition: je crois qu’il est
plus correct discuter à propos des contrepoints présents
dans sa partition, qui peuvent peut-être rappeler
occasionnellement des structures typiquement baroques (surtout dans son finale), mais qui créent aussi plusieurs
structures presque atonales, voire harmoniquement
" extrêmes ". L’idée originaire fut celle de
sectionner la composition du premier mouvement de la
symphonie en deux parties, dont la première n’aurait inclus
aucune part du texte du conte, en laissant ainsi le pouvoir
total à la musique d’exprimer les émotions liées aux
narrations, tandis que la seconde partie aurait dû assembler
les phrases les plus distinctives du texte entier dans une
partition parmi trois représentants à qui aurait été de
chanter ces groupes de mots sans aucune disposition fixée,
sauf la phrase finale, obtenue avec un montage des premiers
et des derniers mots du conte. L’effet désiré était celui de
proposer deux différentes formes musicales – la suite
orchestrale et le trio vocal - pour exprimer les mêmes
sensations liées au texte, mais, dans l’un et l’autre
cas,
d'une façon absolument non-conventionnelle.
C’est
dès 1993 que je connais Francesca, Vittorio et Giovanni.
Depuis ce temps-là j’ai suivi Ataraxia en occasion de
presque tous leurs concerts en Italie du nord, et
quelquefois aussi à l’étranger. Bien sûr, notre amitié n’est
pas bornée à cette fréquentation régulière pendant les
concerts, au contraire, on nous retrouve constamment, et
souvent pour n’importe quelle raison particulière. C’est
pourquoi quand je me rendis compte que j’avais besoin d’une
troisième voix pour le trio vocal de La coltre
dell’ombra - qui devait être tout à fait différente des
nôtres, et en effet elle devait se placer dans une tonalité
intermédiaire entre nos deux voix, l’une très haute, l’autre
baisse - je pensai à Francesca: elle fut contente de
collaborer avec nous et fut aussi curieuse de cette
expérimentation musicale.
5 - Vos textes – sur " Né l’être… éternel " -
apparaissent comme des instantanés de vie, des fragments de
moments-clefs figés dans l’extatique, le contemplatif…une
symbiose parfaite entre deux éléments : la nature et
l’être humain…très sensuelle, instinctive, empirique et
poétique.
* Comment
avez-vous abordé l’écriture des
textes ?
*
Vous êtes-vous plongés dans un
état d’esprit particulier pour atteindre un tel état de
grâce ?[ car à l’écoute et à la lecture de l’album c’est
le cas ]
Daria
était un très sensible auteur et elle a produit beaucoup
d’écrits réellement surprenants : les quatre contes de
Né l’être… éternel restent peut-être encore ce
qu’il y a de meilleur dans toute sa production. Je pourrais
dire qu’il y était beaucoup de sentiments, même
contrastants, dans elle, au période de la composition de ces
écrits. Sûrement la plupart des textes sont liés à des
moments de vie vécue, en particulier pendant son enfance,
surtout pour ce qui concerne les souvenirs de sa
grande-mère.
Je ne
saurais trop quoi dire... Certainement il faut être
fortement sensible pour écrire des choses comme celles-là...
et même pour les sentir profondément dans son âme, et
décider alors qu’il est juste et parfaitement indiqué
d’écrire une symphonie qui pourra les accueillir ensemble
dans une totalité idéale. Il y a certaines choses qui nous
font toujours pleurer, comme, par exemple, l’écoute de la
5ème symphonie de Mahler, que je suis en train d’écouter
maintenant. Bon, lorsque aujourd’hui je lis certaines
parties de La pioggia infinita, il arrive que je
pleure encore comme il y a six ans... C’était peut-être
notre état d’esprit usuel de cette période qui nous a
emmenés à écrire ces contes et à composer cette musique sur
la vague de l’inspiration qu’elles pouvaient personnellement
me donner.
6 – Au niveau de la composition, vous avez opté pour
une symphonie en quatre temps.
*
Pourquoi ?
*
Que signifie la
symbolique du chiffre 4 qui semble également être lié au thème
de la nature ?
Pour ce
qui concerne Eternel, l’idée de la symphonie a été à
mon avis essentielle dans le moment où j’ai compris qu’il
était nécessaire de donner un sens d’unité universelle à
quatre contes qui avaient en effet un fil conducteur commun.
En réalité, tout commença à partir de La pioggia
infinita, qui d’abord paraissait être destinée à rester
un épisode unique; mais après quelques mois, Daria écrivit
La coltre dell’ombra et après Con lentezza, et
alors je pus comprendre qu’il s’agissait de composer quelque
chose de plus élaboré, quelque chose qui devait assembler
tous ces contes dans une structure unitaire, où les contes
seraient devenus des mouvements d’un bloc unique,
qui, du point de vue strictement musical, devaient être de
toute façon organisés pour raconter une histoire aussi par
le moyen du langage expressif et les humeurs d’un orchestre
symphonique.
- Bien sûr, le thème
de l’éternité de l’Esprit universel est traité en deux
distinctes phases, suivant deux différentes théories
cosmogoniques: en effet, Né l’être est l’anagramme
d’éternel, c’est-à-dire qu’il y a deux visions
différentes de la même image, car c’est l’essence primitive
qui génère la substance infinie comme une machine
perpétuelle, ainsi que (vice-versa) c’est la substance
sempiternelle de l’univers qui peut produire de l’énergie à
rythme indéfini et donc le souffle vital. C’est pourquoi le
CD contient 4 morceaux de musique de chambre (qui bien sûr
naissent à partir d’un fragment sonore que peut se
reproduire d’une façon autonome) + 4 mouvements symphoniques
(qui représentent l’expression d’un univers éternel de
sons,
de couleurs et de kaléidoscopiques nuances). Mais alors
4+4=8, donc la Nature devient " double ", ses
quatre éléments peuvent se fondre dans une unité encore plus
étendue, si l’on pense à " renverser "
matériellement le 8, en le regardant comme un " ¥
", le symbole mathématique de l’infini et donc de
la continuité de l’être (regardez aussi la pochette de
l’album...).
-------------------Sturm-----------
7 - A quoi fait référence le personnage de Sturm
historiquement ? et d’où provient la pochette de
l’album ?
* Quelle est
l’histoire développée dans ‘Sturm’ ? Pouvez-vous nous
parler un peu du contenu de la plage
CD-ROM ?
Sturm, qui en allemand signifie
" tempête ", est un jeune homme avec un caractère
romantique et orageux, héritier ancestral de la tradition
centre-européenne et représentant de la grande renaissance
culturelle qui a caractérisé la Felix Austria entre
les deux derniers siècles. Il naît en Autriche à la fin du
XIXème siècle d’une famille d’origine slovène qui pendant
son adolescence et la première partie de sa jeunesse lui
accorde la possibilité d’étudier en France, où il connaît
les artistes symbolistes et l’Impressionnisme, courant
artistique par lequel il est extrêmement fasciné.
Son
effigie, dessinée sur la couverture de la pochette de
l’album, rappelle du point de vue physionomique, une célèbre
peinture de Oskar Kokoschka (1886-1980), appelée
Autoportrait pour " Der Sturm ", un dessin
réalisé en 1910 pour la couverture d’une issue du magazine
d’art nommé comme une célèbre galerie de Berlin. En
effet,
le tableau original du grand peintre autrichien était plus
extrême dans les chromatismes, " expressionniste "
en tout cas. Kokoschka se peint chauve comme un forçat avec
un doigt enfoncé dans une blessure sur sa poitrine et avec
ses yeux arrondis par des cernes qui semblent des cicatrices
et sa bouche qui montre une grotesque grimace.
Donc le
personnage Sturm, exactement comme Kokoschka avec son
portrait, présente soi-même comme le prophète et aussi le
martyre qui doit expier les péchés d’une société bête, où
l’on préfère se cacher derrière des masques d’apparence
fausse: en effet, il représente précisément le symbole de
l’instinct de la révolte intérieure contre le culte déréglé
de l’apparence qui aussi notre société actuelle veut
célébrer au début du troisième millénium. Tout cela a été
pensé avec le propos d’établir une sorte du
" parallèle " entre ces deux époques, c’est
pourquoi l’on n’a pas fixé le personnage Sturm à l’intérieur
d’un précis emplacement spatio-temporel, quoiqu’on ait voulu
rappeler plusieurs citations culturelles sur la période
historique entre les deux derniers siècles: en réalité, tout
est profondément lié à la nécessité d’une recherche
intérieure et de ses propres origines, culturelles et mêmes
spirituelles, c’est-à-dire somme toute, avec l’intention
d’établir une sorte de pont idéel entre les
époques. Il y des choses qui sont naturelles pour toi, parce
qu’elles font partie de ta substance intime et que tu peux
vivre comme un héritage de quelque chose déjà vécue dans des
époques passées, comme une sorte de " bagage
spirituel " qui nous provient d’après la communication
avec le monde des âmes.
L’histoire développée dans Sturm commence avec
le protagoniste qui éprouve fortement sur sa peau la
sensation de détachement du monde hypocrite qui s’est
souvent moqué de lui, de sa sensibilité et de son
" excessif " romantisme, au moment même où il
découvre de posséder une forte complicité avec l’Art, et
aussi avec l’Amour, celui qu’il sent pour Lybra, un
personnage féminin dominé par la peur (son nom est lié à la
constellation de la Balance, lunaire et inconstante, en
accord avec " libre "), qui, malgré sa
sensitivité, ou peut-être juste à cause de celle-là, a des
difficultés à avouer le sentiment qu’elle-même éprouve pour
Sturm. Ici commence la " lutte " du protagoniste
contre les hypocrisies de son monde; mais aussitôt d’autres
problèmes arrivent troubler l’esprit du jeune homme, car
Lybra l’abandonne, nonobstant la profondeur de ses
sentiments, ainsi que Sturm tombe dans un état de crise
d’identité, qui se transforme soudainement dans une
véritable crise de nerfs, après une perte de stabilité
émotive où il se retrouve perdu, avec la sensation d’avoir
perdu pour toujours sa demeure (Das Unheimliche),
comme si elle n’existait plus, nulle part... L’échec de cet
amour produit aussi dans le cerveau de Sturm une grande
quantité de rêves paranoïaques qui menacent fortement son
équilibre psychique: l’affreux cauchemar répété du train sur
lequel il voyage, mais que personne ne sait où il conduit,
et qui accélère progressivement sans cesse, provoque dans
lui beaucoup de déséquilibres, jusqu’à la pure
dissociation.
Il se retrouve ainsi, à son réveil, avec une altération
innaturelle de sa respiration et du battement de son cœur;
mais ce sera bientôt le moment de la venue de Doktor
F., son psychanalyste, qui l’aide grâce à des pratiques
hypnotiques, et l’emporte dans un autre état de sommeil,
cette fois heureusement bien différent du précédent, où il
rencontre trois vestales qui l’accueillent avec plaisir et
lui disent qu’il n’y a absolument aucune raison d’avoir
peur, car il se trouve maintenant dans un état de
privilège,
duquel il pourra sortir et où il pourra rentrer plusieurs
fois, dans un changement continu entre les deux états de
rêve et de veille... Sturm ne distingue plus de barrières
entre la vie et le rêve, et il commence à sentir qu’aussi la
mort doit être le commencement de quelque chose de pareil à
cet état de rêve qu’il a éprouvé: c’est pourquoi il chante
" Cette nuit, je vais mourir pour la seconde
fois ". Ainsi il réussit à vaincre ses anxiétés
liées à la caducité de son existence, puisqu’il peut
enfin outrepasser les barrières entre la vie et la mort,
dans une sorte d’état de synthèse spirituelle. Dans la scène
finale, il a une extrême conjonction sublimatoire avec la
Nature, puisqu’il se retrouve en contact avec les forces
primitives de l’Univers: il rencontre un ange qui l’emmènera
dans un voyage galactique (Spirales cosmiques) où
Sturm sera engloutit à l’intérieur d’un black hole,
c’est-à-dire l’objet le plus bizarre de l’Univers, un lieu
extraordinairement profond où une énorme masse (et donc pour
la célèbre équation relativiste de Einstein
E=mc2, une énergie phénoménale) est
concentrée. Mais cet événement ne doit pas être considéré
comme une effective mort cruelle du protagoniste, au
contraire, parce qu’il restera visible à nos yeux sur la
terre pour l’éternité, et cela se peut vérifier conformément
aux principes de la relativité générale.
L’idée
des spirales (véritable symbole de la
fusion-synthèse entre Vie et Mort) tire origine aussi
d’après l’œuvre du grand peintre-architecte autrichien
Friedensreich Hundertwasser (1923-2000), qui a toujours
essayé de communiquer aux hommes l’importance de l’écologie,
car ce n’est que grâce à un rapport retrouvé avec la Nature
que l’homme peut établir une forme de contact spirituel avec
ses aïeux, parce que ce sont leurs âmes originellement
enterrées dans la terre qui peuvent concéder la vie et la
vigueur aux fleurs et aux arbres, ces derniers les vrais
" doubles " des hommes, selon le génie autrichien.
Nous tous sommes des créatures en évolution continue et
inexhaustible, nous faisons partie d’un Tout cosmique
qui, comme on a été démontré, se grandit continûment et
d’une façon de plus en plus accélérée.
Pour ce
qui concerne la plage ROM contenue dans le CD, elle est
constituée d’un document HTML auquel beaucoup de
links sont liés: ces pages web créent une
sorte de " chemin culturel " à travers toutes les
sources historiques et artistiques citées dans l’œuvre. En
outre, on peut y lire aussi les traductions en anglais des
textes qui se trouvent à l’intérieur de la pochette de
l’album.
8 – Vos trois derniers albums reposent sur le voyage
initiatique de l’âme d’un protagoniste et de sa confrontation
à l’Autre…avec un dénominateur commun : la difficulté à
communiquer et à rendre l’indicible.
Dans ‘Sturm‘, vous collaborez
précisément avec un membre de Tuxedomoon – Steven Brown –
groupe qui est connu justement pour avoir travaillé sur ce
thème de l’incommunicabilité profonde entre les êtres.
*
Comment cette collaboration a-t-elle pu être
possible ? *
Quelle a été
l’implication dans le projet et l’apport créatif de
Steven ?
J’ai eu
la fortune de connaître Steven en occasion d’un concert de
Tuxedomoon en Italie il y a deux ans, et ainsi je lui ai
donné une copie de Né l'être...éternel. Grâce à la
contribution de mon producteur, qui l’avait déjà connu
quelques mois avant, et qui était réussi à convaincre Steven
à travailler avec A&SR, cette collaboration a pu être
possible, et donc j’ai pu réaliser un de rêves de mon
adolescence...
Le
musicien américain a d’emblée montré d’être intéressé au
projet, de plus il a aussitôt agréé la philosophie
écologiste de Hundertwasser, son projet de la maison à
spirale, ses idées sur les arbres-locataires et
d’autres " inventions " célèbres de l’architecte
autrichien. Je crois qu’il a soudainement compris la qualité
du message que nous voulions communiquer avec notre travail
artistique, c’est pourquoi il s’est démontré enthousiaste de
notre proposition et il a collaboré avec ferveur. D’autre
part, je connaissais bien son style, donc je me souhaitais
qu’il pouvait réellement donner une contribution
ensorceleuse aux morceaux que j’avais choisis pour ses
interprétations, à vous donc le jugement à propos du
résultat... Son apport créatif a été important et même
extraordinaire, je crois, parce qu’il connaît la musique
d’une façon vraiment profonde, et donc il y a beaucoup de
choses à apprendre d’une personne comme Steven, qui a vécu
réellement la musique dans tout le cours de sa vie. Nous ne
pourrons jamais oublier ces inoubliables moments où nous (Steven, moi et Gianluca Lo Presti avec sa guitare
noisy) avons " bâti " ces morceaux
improvisés, en essayant seulement d’écouter les
nécessités des autres deux, comme si c’était l’unique
chose qui comptait dans cette situation, où tu dois jouer
ton instrument, mais ce ne sont pas les doigts qui jouent en
effet...
9 – Comment s’est effectué le choix, l’intervention de
tel ou tel instrument à tel ou tel moment de
l’album ?
Beaucoup
a été décidé au début de la composition du scénario théâtral
qui a en effet généré l’œuvre dans sa complexité.
Evidemment, à partir de l’Ouverture j’avais pensé à
une entrée musicale orchestrale et à la harpe
" liquide ", aux chœurs féminins comme des
" rappels " qui Sturm pouvait entendre dans son
cerveau et son cœur; j’avais prétendu de joindre cette
ouverture au morceau suivant, Je voudrais être le
tonnerre, pour donner une juste continuité entre les
scènes et cette fois avec l’idée de laisser l’exécution aux
cordes, ensuite avec les additions des saxophones de Steven,
des guitares de Gianluca et des autres effets et bruits (tonnerres,
hurlements, cloches, etc.). Les morceaux avec le
piano arrivaient justement après, lorsque l’atmosphère
allait changer et devenait plus " mentale ". La
partie centrale du travail a été effectivement la plus
compliquée et même " tordue ", déviée, aussi
déviante peut-être, c’est pourquoi déjà avec Some
Guys les solutions sonores se démontrent plus
intrépides, jusqu’au train de la mort (Vlak k smrti,
dont le texte allemand a été pris d’après une œuvre
théâtrale de Hofmannsthal) et son orchestre de seules
percussions, pour terminer avec le quartet atonal du souffle
oppressif (Der beklemmende Atemzug....). Après la
méditation décadente sur la caducité
(Vergänglichkeit), un orchestre complet était idéal
pour la scène extrêmement lyrique et somptueusement blanche
et radieuse de Floculation hypnogène; la conclusion
des Spirales cosmiques devait être quelque chose de
réellement différent, donc une expérimentation
musicale nouvelle, avec deux instruments à percussion (glockenspiel et célesta), deux sections de cordes
(violons
et violoncelles), deux sortes de voix différentes et trois
types de guitares, " déchiquetées ",
" tournoyantes ", " naviguent "
(lisez le texte de l’improvisation introductive).
Somme
tout, on peut dire que les choix des instrumentations de
différents morceaux ont été motivés suivant les nécessités
expressives des moments où l’œuvre devait se
dérouler.
10 – Vous reprenez dans Sturm avec Steven un standard
des Tuxedomoon ‘Some Guys’ originellement présente sur la BO
‘Les ailes du désir‘ de Wim Wenders et qui surgit à un
moment-clef de la vie de Sturm: le moment précis où Lybra
l’abandonne.
*
Comment avez-vous
retravaillé ensemble ‘Some Guys’ ? Quels sont les
nouveaux arrangements ?
* Dans quelle
mesure peut-on établir un pont idéel entre le scénario de
Wenders et le destin de Sturm ?
Il faut dire d’abord
que nous n’avons point travaillé ensemble pour cette
nouvelle version de Some Guys, que j’ai composée tout
seul en septembre 1999. La raison de ce choix est liée à une
perception presque " magique " que j’avais eue
pendant un gris après-midi d’août, lorsque le scénario de
mon œuvre future était arrivé à un point-clef, comme vous
aussi écrivez, le moment de l’abandon de Lybra.
"Some guys kiss and tell/love you and leave you/bring
you up, take you down/but I don’t care..."
Cette phrase du texte tourbillonnait sans cesse dans mon
cerveau, et je rappelais aussi la scène du début de Der
Himmel über Berlin (le vrai titre du film de Wim
Wenders, qui signifie " Le ciel dessus Berlin ",
pourquoi cette traduction en France?), l’ange qui volait
parmi les maisons, près des fenêtres. Et encore, les
véritables mots-clef, qui paraissaient être prononcés par la
vive voix de Sturm: "Inside my heart remains the
same, mon cœur reste toujours le même"... Donc mon
adaptation a en effet transformé la structure originelle du
morceau, conçue sur un orchestre de cordes accompagnées par
les tympans et les interventions du soliste du violoncelle,
et, naturellement, de la voix: une partie tout à fait
nouvelle a été ajoutée aussi aux élaborations harmoniques
des cordes, c’est-à-dire celle où le protagoniste parle en
allemand, sa langue mère – dans un état de délire schizoïde
à bonne raison – avec sa conscience, et cela est le prélude
à sa crise de nerfs. Certaines portions du texte original
ont été même éliminées, et aussi certaines structures
rythmiques, le violoncelle a été dans quelques points adapté
suivant les parties de la mélodica. Au moment où nous avons
eu la possibilité d’enregistrer le morceau, en mars 2001,
nous avons décidé d’y ajouter les saxophones de Steven et de
répartir les parties des voix.
Bon,
j’ai toujours adoré les films de Wenders, donc il est
naturel de remarquer une sorte de pont idéel entre ses
pensées et les miennes... Tout d’abord il faut considérer
que Berlin était le lieu de la galerie Der Sturm, et
ainsi le centre culturel d’un grand morceau d’histoire de
l’Europe du dernier siècle, comme aussi le célèbre metteur
en scène allemand a voulu remarquer dans son chef d’œuvre.
Le personnage Sturm est un produit de cette tradition
culturelle, il possède un esprit fortement poétique,
visionnaire et même romantique, donc sa pensée résonne en
parfaite harmonie avec les évocations errantes des anges
pendant toute la première partie de ce formidable film de
Wenders. Oui, je n’ai pas choisi ce morceau, et donc ce film
par hasard... Aussi le rôle des anges qui peuvent
" vivre " près des êtres humains, en cherchant
même de les protéger contre les aspérités de la vie,
s’attache à notre idée des âmes qui vaguent autour de nous
et avec lesquelles nous pouvons communiquer grâce à des
créations artistiques (Né
l'être...éternel).
11 – Pouvez-vous donc nous dire quelles sont les
références artistiques de l’album, je pense en particulier à
certains textes et comment s’est organisée cette
intertextualité dans la structure de
l’album ?
A propos
de l’influence expressionniste de Kokoschka on a déjà écrit
auparavant, il faut sûrement rappeler l’extrait d’une
œuvre
de Hugo von Hofmannsthal, dont le titre est Der Tor und
der Tod (Le fou et la mort), où Claudio, le
protagoniste, après avoir regretté son déclin, rencontre un
monsieur appelé Mort (Der Tod) qui lui parle et lui
montre son chemin. Il y a donc une sorte de comparaison qui
Sturm engendre, puisqu’il imagine pour soi quelque chose de
pareil au destin de Claudio, mais enfin il vivra une
expérience onirique déchirante avec le cauchemar du
" train vers la mort " (Vlak k smrti) qui
laissera dans lui beaucoup de conséquences
déséquilibrantes.
On peut dire que ce travail de Hofmannsthal et en effet un
vrai long poème, aussi très rigide dans sa structure
métrique et sa versification en rimes, donc une pièce de
théâtre sûrement originelle dans son époque: certainement la
musicalité du grand poète autrichien a été vraiment unique
dans l’histoire de la littérature, ainsi j’ai pensé choisir
quelques verses de cette œuvre, peut-être les plus indiqués
à exprimer les pulsions et les esprits qu’aussi Sturm
éprouvait dans cette situation.
Peut-être avez-vous remarqué le changement de
l’utilisation des langues à partir du début de l’album,
jusqu’à sa fin: le français laisse sa place à l’anglais
(juste pour Some Guys) et encore à l’allemand de
Hofmannsthal (avec un fragment prononcé par Sturm en
slovène), jusqu’aux deux derniers épisodes où le français
revient et termine le travail. En effet, ces différents
choix sont liés aux variations émotives du protagoniste,
c’est pourquoi j’ai utilisé la langue allemande pendant la
portion centrale de l’œuvre, qui est caractérisée par des
sentiments plus tourmentés et aussi paranoïaques, donc pour
exprimer une certaine " cruauté " des situations
intérieures. La langue française, au contraire, rappelle des
sentiments souvent décadents et même de souffrance, mais
aussi plus riches d’une musicalité lyrique. Également les
références à Antonin Artaud dans Floculation
hypnogène sont insérées dans un contexte plus
relâché,
dans une véritable relaxation après les aspérités que Sturm
avait vécues précédemment.
12 – Sturm, dans son deuil symbolique de Lybra,
traverse une période que Freud définissait comme
l’Unheimliches [ qui fait d’ailleurs l’objet d’un titre sur
l’album ].
*
Pouvez-vous nous expliquer ce
que sous-tend le concept de l’Unheimliches ? A quoi se
rapporte-t-il ?
*
Sturm n’est-il
pas au fond de tout un chacun – quoique plus idéaliste – de la
société actuelle dans sa mythologie sentimentale ?
Comment voyez-vous son
évolution ?
En allemand, dans le langage
commun, Unheimliches
signifie " inquiétant ", " sinistre ",
mais, d’un certain point de vue, c’est un véritable sens de
perte de l’Heim, de son propre lieu natif, et c’était
juste à ce sentiment qu’aussi Freud se rapportait, en
rappelant parfois l’engloutissement dans l’abîme de
l’histoire dont a été victime l’Autriche avec son grand
empire. Donc l’Unheimliches fait naturellement
référence à la désagrégation culturelle conséquente à la fin
de l’empire des Habsbourg et à l’égarement de l’identité
historique de l’homo austriacus, menacé aussi par les
mouvements de propagande antisémite contre les intellectuels
d’origine juive, qui représentaient une partie sûrement
considérable dans la société culturelle viennoise en 1918.
Pendant ces années Hofmannsthal écrit que l'échec de
l’empire autrichien lui avait fait perdre la terre où il
était enraciné, ses ancestrales racines en effet, et que
même son existence poétique était mise en doute dès ce
moment-là. Dans le contexte de l’œuvre de Sturm, ce
sentiment d’égarement de conscience s’attache parfois à la
perte de cette place de sûreté, qui était représentée
par Lybra, jusqu’au moment où le protagoniste se sent
lui-même déraciné et il ne réussit plus à retrouver
sa vraie demeure.
Votre
observation à propos du caractère universel (moderne) du
personnage Sturm me remplit de joie et me fait réfléchir en
même temps. Bon, je n’ai jamais pensé profondément à des
choses pareilles, en ce moment je pourrais dire que
certainement Sturm vit autour de nous, et, comme j’espère,
il vit dans tous les hommes qui haïssent toutes apparences
et les masques d’hypocrisie. C’est pourquoi j’espère que
beaucoup d’écouteurs peuvent se comparer avec lui, et aussi
se reconnaître dans son esprit: donc c’est nous qui sommes
les responsables de son évolution.
13 – Comme dans ‘Né l’être… éternel ‘, vous
déclinez cette constante défense de la symbiose : homme/nature.
Est-ce une sorte
de déclaration d’humanisme ?
[Je vais essayer de
m’expliquer :
* les textes et leur esprit m’ont fait penser à
l’esprit de Montaigne – un écho sur le carpe diem et tous
les thèmes dérivant qui apparaissent fortement aussi dans la
poésie baroque – accent mis sur la fugacité des choses de la
vie, de la question existentielle de la position temporelle
de l’être dans l’univers… cette question est d’autant plus
compliquée qu’elle rejoint aussi le spleen de la poésie
romantique… c’est donc une très vaste question!!
Je reformulerai
donc ma question en vous demandant si ce thème de l’éphémère
présence au monde de l’être, de l’éternel opposé à cette
fugacité et donc de la prise en compte du milieu naturel –
donc de la nature - pour comprendre notre animalité ( et
donc nous permet de mieux appréhender notre mort et donc de
mieux vivre pleinement chaque rencontre, situation etc…)
n’est pas une des idées majeures développées par Autunna et
sa Rose. Dans le cas contraire, quels sont les courants
philosophiques qui stimulent et sous-tendent votre
créativité ?]
*
Quelle est la
vision que vous développez ?
Oui,
bien sûr. La Nature seule peut instiller dans notre esprit
des larmes d’équilibre pur. Donc notre mot-clef c’est
justement " équilibre ", la nécessaire
conséquence d’une recherche d’un rapport finalement
harmonieux et harmonique avec la Nature. Toutefois l’homme
ne doit pas oublier que ce qui compte réellement est son
âme, car c’est en effet ce qui reste après, ce qui a
toujours existé. Notre " animalité ", comme vous
dites, est une condition matérielle et absolument
momentanée, provisoire. En réalité, nous sommes nos
âmes. C’est ça le point... Mais alors, pourquoi est-ce que
le mot " animal " a la même racine de
" âme " (et ce qu’il y a de plus
étrange, c’est qu’en effet celui-là c’est le cas de
l’italien – animale/anima - tandis qu’en
français, au contraire, tout semble incroyablement normal...)?
14 – La musique – et l’art en général – est
essentiellement démiurgique, la quête existentielle d’un
idéal, la recherche d’une osmose entre le spirituel et le
concret, mais dans le même temps l’artiste part du concret
pour éveiller des émotions indicibles…qui pourraient se muer
en un absolu – le silence contemplatif.
*
Comment pensez-vous ce
paradoxe ?
* Plus
précisément, sur l’art en général, que pensez-vous de la place
de l’artiste et son rôle dans la société
actuelle ?
*
L ‘artiste peut-il exprimer
sa créativité tout en échappant au cercle vicieux du business
que génère les labels tout en sachant dans le même temps que
la diffusion de son art est primordiale pour son
existence ? Comment vivez-vous votre
situation ?
Il
faudrait peut-être considérer que l’art en général se sert
de représentations matérielles, il utilise
c’est-à-dire des formes concrètes, le rôle desquelles
n’est rien d’autre que celui de présenter l’œuvre
d’art. Donc l’Art vrai se trouve en dehors de son
objet représentant. Souvent - presque dans tous les cas, en
effet - Il navigue placidement sur les vagues
tourbillonnantes des mers des rêves: mais ce qui se passe
c’est toujours que même si tu essaies d’écrire immédiatement
après ton réveil tous les événements que tu viens d’avoir
vécus pendant ton rêve (qui bien sûr tu te rappelle très
bien, parce que tu les vois encore devant tes yeux!), ce qui
va rester imprimé sur le papier n’a exactement rien à
partager avec la magie de ton rêve, n’est-ce pas?
L’écriture a tout changé, quelque chose de vraiment
important s’est perdue, comme disparue l’on ne sait où (on
pourrait même dire: " ...dans quelles
stratifications astrales... " - L’Art et la
Mort, d’après Artaud)...
En tout cas, malgré toutes les limitations qui pourraient réduire
nos efforts créatifs et ainsi dévaluer notre recherche
intérieure, souvent ça vaut la peine, quoique nous
ayons sûrement perdu la plupart de la charge pendant le
" voyage ". Généralement ce qui reste est encore
appréciable pour beaucoup de gens, donc le rôle de l’artiste
est encore et toujours celui de rendre ces images de
l’esprit visibles, ou au moins de permettre à d’autres
personnes d’entrevoir ses images, dont les contours
essentiels ont irrémédiablement disparus dans le fond de
l’inconnu.
Cependant il faudrait certainement distinguer entre
artistes et artistes... Bon, je suis absolument
convaincu que le business n’a jamais rien à faire avec l’Art
(vrai): dans le moment où le business entre en contact avec
les affaires strictement artistiques, quelque chose se clive, le mécanisme se
brise, la réalisation, quoique
limitée par les circonstances dont on a déjà dit, de l’œuvre
d’Art est désormais compromise. Et alors, dira-t-on, comme
peut-il l’artiste incontaminé s’assurer la diffusion
de son œuvre, s’il n’a pas d'appui d’une structure
commerciale dont le but est toujours celui de gagner de
l’argent sur les idées et sur la peau d’un pauvre
vagabond?
En effet, vous appelez cette situation de merde
" cercle vicieux ", loin duquel l’artiste devrait
s’échapper... Hélas, qu’est-ce que je devrais dire de ma
situation? Je suis bien content de dire que je me fiche de
tout ça, dans la mesure où je sais que personne ne pourra
jamais me conditionner dans mes décisions artistiques:
quelquefois quelqu’un m’a dit que si j’avais choisi de
composer de la musique différente (c’est-à-dire, plus
attachée aux trends des modes, ces genres de musique
qui font danser les jeunes gens, etc.), j’aurais sûrement
déjà gagné beaucoup d’argent... Je préfère ne pas ici
reporter ce que je lui ai répondu... Quant au cercle
vicieux... Oh, je ne suis pas né pour résoudre toutes
contradictions de la vie! En tout cas, on peut dire qu’il
est absolument scandaleux d’entendre tous les jours ces
si-appelés " musiciens " qui constamment saturent
nos pauvres oreilles avec de wagons de merde sonore...
Celui-là c’est le vrai problème!
15 – Comme beaucoup de groupes avant-gardistes, vous
avez une approche très polymorphe de la créativité [
photographie, vidéo, théâtre etc…] et Sturm est une sorte de
pièce de théâtre mise en musique.
*
Comment
travaillez-vous vos performances live ? A l’instar
d’Ataraxia, vous faut-il un cadre particulier, un
décorum ?
*
Vous faites souvent référence à Antonin Artaud – qui
avait une approche relativement dionysiaque du théâtre, voire
psychothérapeutique. *
Est-ce une
approche théâtrale que vous utilisez dans vos
performances ?
Oui,
après l’issue du CD, même le scénario de l’œuvre complète a
été définitivement achevé. Mais pour ce qui concerne
Sturm, on voudrait en effet réaliser une véritable
pièce de " théâtre-musique " comme
d’abord elle a été conçue, c’est pourquoi maintenant je suis
à la recherche d’un metteur en scène théâtral pour la
représentation de l’œuvre.
A propos
des performances live, nous avons toujours utilisé une
approche théâtrale dans nos spectacles: en août 2000 nous
avons aussi représenté le spectacle multimédiatique Né
l’être…éternel, qui avait en effet une vie propre et
pourtant autonome de l’œuvre à la quelle il était
naturellement inspiré (et dont une vidéo MPEG/VHS est
toujours disponible). En tout cas, nos performances n’ont
jamais eu une connotation strictement musicale, mais en
effet grâce à l’introduction de plusieurs monologues et
actions scéniques nous avons toujours essayé d’approcher une
recherche expressive fondée sur l’accentuation d’une
gestualité étudiée, avec l’intention évidente d’emmener le
spectateur dans une atmosphère éloignée de l’environnement
naturel. La préparation pour une performance live est
pourtant souvent soigneuse, surtout si la place pour le
concert va être particulière (p.ex.: un auditorium, un petit
théâtre, une église, etc.), parce que nous essayons
d’adapter notre présence et notre spectacle au contexte où
l’on va nous trouver. Pour obtenir une telle sorte de
résultat, ce qui devient la chose la plus importante n’est
pas le décorum, dans le sens spécifique d’apparat scénique –
quoique nous utilisions quand même plusieurs objets sur la
scène, qui ont surtout des signifiés symboliques et que je
manipule pour établir une forme de communication " à
plusieurs niveaux " - mais plutôt l'emploi
recherché, combiné à la musique ou même dégagé, de la voix
et des récitations.
Les
références à Antonin Artaud ont été toujours essentielles
pour nous. Son approche dionysiaque du théâtre a été le
fondement de presque toute notre activité. Notre premier CD,
Sous la robe bleue a été publié le 4 septembre 1996,
incroyablement, et par hasard, juste dans le centenaire de
la naissance d’Artaud (j’ai eu l’occasion de découvrir cette
coïncidence après quelques mois)! Destin? Je ne sais quoi
dire, je sais que ma décision de musiquer le texte qu’il
avait joint à l’appui du bulletin de souscription de son
recueil de textes variés L’Art et la Mort (1929),
avait été absolument inconditionnée. La préface du premier
livre d’Artaud que je lus commençait comme ça:
" Quand on a lu Artaud, on ne remet pas. Ses textes
sont de ceux, très rares, qui peuvent orienter et innerver
toute une vie, influer directement ou indirectement sur la
manière de sentire et de penser, régler une conduite
subversive à travers toutes sortes de sentiments, de
préjugés et des tabous qui, à l’intérieur de notre
" culture ", contribuent à freiner et même à
arrêter un élan fondamental. "
Maintenant, lorsque je relis ces lignes, je comprends
beaucoup de raisons grâce auxquelles le projet Autunna et sa
Rose a eu la force de continuer à vivre, malgré toutes les
difficultés économiques et la pauvreté d’opportunités que
nous avons eues pendant toutes ces années. Aujourd’hui
Artaud ne peut être considéré ni comme un écrivain, ni comme
un poète, ni comme un acteur, ni comme un metteur en scène,
mais comme un homme qui a tenté d’échapper à toutes ces
définitions, et c’est pourquoi sa société lui avait opposé
la plus grande résistance possible. Toutefois il eut la
force de continuer son œuvre, malgré son internement de dix
ans à l’asile psychiatrique. Je crois que dédier sa propre
vie à l’art, même si aujourd’hui cela peut sembler un peu
" anachronique ", est sûrement un signe de force
de l’esprit, et s’il fût réellement à cause d’une décision
du destin qu’Autunna et sa Rose est né sous la
" protection " spirituelle d’Artaud, j’espère que
notre projet ne s’arrêtera en face de rien et de personne.
Je n’ai jamais accepté de retenir cet élan
fondamental qui m’a souvent conduit jusqu’au point de
sacrifier ma vie et mon argent, puisque je me sentais
réellement obligé à prendre telles décisions, pour
satisfaire un besoin presque rituel: en effet, c’est
l’instinct du sacrum facere, de faire quelque chose
de sacre pour soi-même et pour sa propre vie qui peut
vaincre chaque frein intérieur...
C’est
pourquoi chaque notre performance doit encore commencer avec
le morceau L’Art et la Mort. Un début qui paraît
aussi une fin, et en effet je crois qu’il crée toujours un
sentiment d’écartement à l’audience de nos spectacles: cela,
selon moi, c’est le théâtre de la
cruauté...
16- Pouvez-nous nous parler de votre collaboration avec
Stefano Scippa dans Le stanze della mente qui
semble être un projet socio-éducatif basé sur la thérapie par
l’art ?
Le
projet Le stanze della mente (Les chambres de la
ment) avait été conçu comme un laboratoire
multidisciplinaire de théâtre-thérapie, suivant une idée
d’un théâtre psychothérapeutique, qui Stefano Scippa,
mon ami psychologiste, avait crée pour essayer de convaincre
plusieurs institutions publiques (municipalités,
administrations sanitaires, écoles) de la nécessité de
l’art, ou du moins d’une approche créative, pour essayer de
résoudre les problèmes mentaux d’une grande partie de gens
qui souffrent à cause de cette sorte de malaises.
Malheureusement il n’a pas pu être possible de poursuivre ce
projet à cause de l’indifférence de presque toutes les
institutions contactées.
17 - Avez-vous des concerts ou performances prévus en
Italie ou à l’étranger, en particulier en France ? Des
participations à des festivals ?
Notre
première performance aura lieu à Rovigo (Italie) et elle
sera une occasion vraiment particulière, pour nous, mais non
seulement pour nous: en effet, le 31 mai il y aura un
concert acoustique de Ataraxia + Autunna et sa Rose
dans l’église de San Michele, un événement absolument
unique, même dans l’histoire des amis de Modena, qui n’ont
jamais joué avec l’instrumentation totalement acoustique et
de plus sans aucune amplification. En outre, cette occasion
sera aussi la première pour notre nouvelle chanteuse
soprano Sonia Visentin. Grâce au travail de notre manager
Turambar, il y aura aussi d’autres situations de concerts
avec les deux groupes dans les mois à suivre.
Malheureusement tout
paraît terriblement compliqué pour des performances à
l’étranger... Personne n’est intéressé à nous, évidemment on
ne connaît pas assez notre groupe pour accepter nos
propositions, ou vraisemblablement personne ne se fiche de
nous... Pourtant je vous remercie une fois encore pour
l’opportunité de m’exprimer avec cette interview, et alors
je vous demande si vous pouvez éventuellement m’adresser à
quelques organisateurs français (ou même à l’étranger), en
espérant qu’après cette interview l’intérêt pour Autunna et
sa Rose pourra augmenter (pour contacts: turambar@tin.it)!
18 – Quels retours avez-vous eu du dernier
album ?
Si vous
voulez dire au niveau économique, je préfère ne pas parler à
ce propos. La raison est claire: ce n’est pas mon sujet (préféré). Je voudrais seulement vous communiquer la volonté
acide de maudire officiellement mon label et mon principal
distributeur en Italie, qui n’ont rien de concret fait après
l’issue de Sturm et rien compris à propos des
potentialités de mon groupe, qui pouvait beaucoup dire et
démontrer, s’ils avaient eu le courage d’employer les
ressources nécessaires pour garantir une collaboration
active de Steven Brown même dans les concerts live.
19– Deux petites questions par simple curiosité- ayant
rapport avec le dénouement de
l’album.
* Q
uelle serait votre définition de
la beauté ? * Quelle serait
votre définition de
l’amour ?
Mon
concept de Beauté, dans le sens spécifique de la pureté de
l’idéal qu’il représente, est strictement lié à celui de
l’Harmonie universelle du Cosmos, et donc à la perfection
sublime de la Nature et de ses manifestations. L’Art vrai
peut alors s’approcher de la Beauté, puisqu’il peut
permettre à l’homme une communication privilégiée avec la
Nature, car ce n’est qu’avec un rapport symbiotique avec la
Nature qu’on peut comprendre vraiment la Mort: et c’est
pourquoi l’homme moderne ne réussit pas à l’accepter, parce
qu’il s’est de plus en plus éloigné d’un lien harmonique
avec la Nature.
Pour ce
qui concerne la définition de l’Amour, ce concept sous-tend
un lien évident avec celui de l’Art, tant qu’on peut dire
qu’ils sont en effet les deux faces de la même médaille,
celle qui représente le vrai visage de l’humanité de l’âme,
aujourd’hui désormais perdue. L’Amour (vrai) peut nous
mettre en communication directe avec l’Art, dans la mesure
où l’on peut se rendre compte d’être vif seulement lorsqu’on
aime et ce sentiment rend automatiquement possible la
création, il fait resurgir dans l’esprit l’instinct créatif
pur. Il s’agit donc d’une sorte de " machine du
mouvement perpétuel ", c’est-à-dire d’une source
inexhaustible d’énergie: quelquefois il est possible de
retrouver l’inspiration, et même la forme concrète, comme
par hasard, et d’ailleurs il peut aussi nous arriver de nous
retrouver entraînés dans des sentiments et des
tourbillonnements de l’âme d’une façon mystérieusement
involontaire.
Qu’est-ce que c’est que l’Amour cosmique,
alors, n’est-ce pas? La véritable fusion des deux concepts
de Beauté et Amour... Le symbole des spirales de
Hundertwasser (voyez la réponse à la question 6) représente
cette synthèse conclusive et nous rappelle d'ailleurs que
nous faisons partie d’un Tout cosmique intarissable.
20 – La sempiternelle question de
fin :
*
Avez-vous un message à
transmettre à nos lecteurs, -rices ou un message concernant le
groupe, s’il vous plaît ?
Pourquoi
se fixer à la superficialité des choses? Pourquoi beaucoup
de gens aujourd’hui ne réussissent-elles à s'attacher qu’à
des choses qui leur offrent une rassurante façade,
une adéquate mesure d’apparence? Pourquoi ne connaît-on plus
le sens du mot réflexion?
Ah,
maintenant je comprends pourquoi les émotions gagnent
toujours la dernière place (dans la compétition pour la
vie... ou pour son annulation en
effet)...!
Qu’est-ce que je devrais dire, alors?? Qu’est-ce que
je devrais donc faire avec mon tas d’émotions qui ont rempli
dix ans de ma vie? Qu’est-ce que je devrais faire encore,
après avoir essayé de communiquer ces émotions au monde
entier et après avoir hurlé d’une voix désormais exténuée
mon désir de Vie et de Vérité ?
- by
elysia -
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Contact : autunna@libero.it
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